Les titans
d'Eole
Au pied des
Pyrénées espagnoles, un laboratoire unique au monde se prépare à tester les
éoliennes de demain : elles s'élèveront à plus de deux cents mètres et
travailleront offshore.
Par François
MUSSEAU
QUOTIDIEN :
samedi 27 janvier 2007
Pampelune
(Espagne) envoyé spécial
Au milieu des
grues et des pelleteuses, il faut faire un effort d'imagination pour voir dans
ce hangar industriel grand comme un terrain de football le lieu où l'on viendra
bientôt, du monde entier, tester les éoliennes de demain. Pourtant tout est
prêt, ou presque, pour accueillir là, au pied des Pyrénées aragonaises, leurs
pales de géant. Non pas celles qui mesurent dans les vingt mètres, comme on les
faisait encore à la fin des années 90. Ni celles d'aujourd'hui qui en font le
double. Cette nef va d'ici peu recevoir des prototypes de pales en fibre de
verre ou de carbone longues de 75 à100 mètres et larges de plus de 4 mètres.
Elles équiperont des éoliennes aux mâts et à l'envergure gigantesques. Des
colosses qui devraient permettre à l'homme de capter la puissance d'Eole et ses
tourbillons de vents.
Un temple de
l'énergie renouvelable
Il ne souffle
cependant, dans ce bâtiment couvert, pas le moindre courant d'air. Deux blocs
en béton armé, posés parallèlement à une extrémité du hangar, attendent leur
heure. Chacun a été perforé pour qu'y soient fixés, grâce à des barres en
acier, des prototypes de pales. Il s'agira de vérifier leur fiabilité en les
soumettant aux forces qu'ils subiront en condition réelle, une fois dans un
parc éolien. Celui de droite servira à des tests dits «statiques» : la pale
sera soumise, en huit points de charge, à un poids phénoménal de l'ordre de 5
000 tonnes. Sur le bloc de gauche, la pale d'au moins 75 mètres, rappelons-le
subira un «examen dynamique». A la manière d'un immense javelot pesant entre
5 et 12 tonnes, sa pointe oscillera de haut en bas jusqu'à trois millions de
fois.
«Ce dispositif
de tests peut paraître exagéré, mais on doit éliminer tout risque de chute et
de casse. Les fabricants qui viendront ici tester leurs prototypes souhaitent
en outre que les pales soient brisées à l'issue de ces essais. Cela leur
permettra de connaître la marge de solidité des prototypes qui ont subi les
tests.» Cheveux bouclés, air décontracté, Imanol
Lopez est un jeune ingénieur à la tête du département vedette du Centre
national d'Energie renouvelable (Cener, lire encadré)
: le laboratoire de l'énergie éolienne, installé près de Sangüesa,
en Navarre. Le site qu'il dirige commencera à fonctionner dès l'été et tournera
à plein rendements à la fin 2007 : un «laboratoire d'éoliennes», le plus grand
et le plus complet du monde, le plus cher aussi, doté par Madrid de 45
millions d'euros. Destiné à tester les aérogénérateurs des futurs parcs
éoliens, ce temple de l'énergie renouvelable comprend un dédale de six nefs
consacrées chacune à l'évaluation d'une propriété particulière de l'éolienne
ici les essais électriques, là mécaniques, ailleurs aérodynamiques.
Une forte
volonté politique
Nulle surprise
si ce labo de pointe qui comptera à terme une centaine de salariés a poussé en
terre espagnole. Le pays de Don Quichotte luttant contre des moulins à vents
est le pays européen au plus fort potentiel éolien, du fait de son exposition
au vent. Selon une étude publiée en avril dernier par Ernst & Young classant
les pays les plus attractifs pour les industriels de l'énergie renouvelable,
l'Espagne arrive là encore en tête des pays européens. La recette : une forte
volonté politique. Les autorités, qui injecteront 24 milliards d'euros dans le
secteur d'ici à 2050, ont mis en place un système de «primes éoliennes» faisant
de l'exploitation du vent une aventure juteuse. Résultat : au cours des
dernières années, de la Galice à la Navarre en passant par la Castille, le pays
s'est couvert de parcs éoliens qui sont parmi les plus vastes d'Europe. Les
fabricants pullulent et les groupes électriques investissent massivement dans
la filière, à l'image d'Iberdrola dont la filiale
éolienne, Gamesa, détient 15 % du marché mondial,
seulement devancé par le Danois Vestas et l'Allemand Enercom.
L'Espagne a, il est
vrai, tout intérêt à doper le «renouvelable». Alors que le développement du
nucléaire y est paralysé depuis 20 ans, le pays n'est relié au réseau
électrique européen que par la France, ce qui lui vaut d'être qualifié d' «île
énergétique». Résultat, il est l'un des plus mauvais élèves du
protocole de Kyoto avec des émissions de C02 qui ont augmenté de 50 % au cours
des quinze dernières années. Le gouvernement promet de réduire de 37% ses
émissions d'ici à 2012. Le problème est que le territoire est saturé
d'éoliennes. La capacité installée est de 11 gigawatts ce qui représente 6% de
la consommation énergétique . «On pourrait
facilement quadrupler cette capacité, mais un plafond a été fixé à 20 GW par
les autorités du fait du caractère encore aléatoire et donc difficile à gérer
de l'énergie éolienne», poursuit Imanol
Lopez. «Ces
limites sont cependant notre force, dit Juan Ormazabal, directeur général du Cener.
Elles
nous obligent à l'excellence technologique.» Le laboratoire de
Sangüesa a été créé pour relever ce défi. Son
objectif est d'attirer en Espagne les meilleures entreprises éoliennes du
monde, d'en tirer une expertise sans équivalent qui profitera au passage à
améliorer les performances du parc espagnol, et d'exporter son savoir-faire, de
la Chine à l'Afrique.
Réduire de
moitié le prix du kilowatt
Cette ambition
internationale explique la taille des installations de la Navarre. Le marché
éolien promet de se développer surtout en offshore comme sur la mer
d'Irlande. Or, dans ce secteur, les coûts d'installation de chaque éolienne
sont tels qu'ils obligent à concevoir des aérogénérateurs hyperperformants,
ce qui rime, pour l'instant, avec le gigantisme. Il est vrai qu'en mer les
moulins à vent se voient moins... D'où la conception de prototypes plus grands
encore que ceux fonctionnant actuellement au large du Danemark, avec des pales
de 61,5 mètres de longueur et d'une puissance de 5 Mégawatts contre 1,5 pour
une éolienne terrestre. La recherche d'éolienne plus productive concerne
également le parc terrestre car «en
Espagne comme ailleurs, les subventions soutenant la filière vont peu à peu
s'amenuiser tandis que les espaces disponibles pour les installer se
réduisent, souligne Javier Ruiz, du département recherche et développement
du Cener. Le
secteur éolien doit donc de plus en plus penser en terme d'efficacité» .
Le coût actuel du kilowatt-minute oscille entre 4 et 6 centimes d'euro.
L'objectif est de le réduire de moitié .
Pour doper les
performances d'un aérogénérateur, il ne suffira évidemment pas d'augmenter la
taille de ses pales. Il faut aussi chercher à améliorer leur efficacité
aérodynamique et mécanique. Sur le site de Sangüesa, Imanol Lopez montre l'emplacement d'un prochain «tunnel à vent», un hangar
hermétique où il s'agira de déterminer quel type de pale (forme, profil,
matériau) répond le mieux aux souffles. Juste à côté, une autre vaste nef a été
baptisée le «train de
puissance»: un dispositif ultrasophistiqué et un véritable
pari financier, même si le planning des clients est déjà bouclé jusqu'à fin
2008. On y testera la fiabilité du multiplicateur de l'éolienne (qui supporte
le rotor tournant), de la génératrice (qui transforme l'énergie mécanique en
électrique) et du transformateur (qui augmente la tension du courant électrique
produit de 690 à 20000 Volts). Dans le cadre du projet européen «Up-Wind», on travaille ici à créer des aérogénérateurs
capables de produire 10 Mégawatts, six fois plus que ceux de la plupart des
parcs. Un défi: «Chaque pièce d'un
aérogénérateur est fragile, souligne Imanol
Lopez. Et on ne maîtrise pas tous
les paramètres d'une énergie aussi complexe et capricieuse que le vent. On va
donc de plus en plus vers une harmonisation des matériaux et des
techniques.» A quelques kilomètres à l'est du labo de Sangüesa, un parc éolien expérimental où les fabricants
pourront tester leur technologie est en préparation. Il sera, nul n'en doute,
la vitrine de l'éolien dernier cri.