Alerte atomique dans l'or noir ! Quand deux pétroliers se rencontrent, ils ne parlent plus pétrole mais... nucléaire. C'est ce qui s'est passé la semaine dernière, quand le président russe, Vladimir Poutine, a rendu visite au roi Abdallah d'Arabie saoudite. Les dirigeants des deux pays ne peuvent plus se contenter de leurs réserves d'énergie pourtant colossales (premières réserves mondiales de pétrole et quatrièmes réserves de gaz pour Riyad, vice versa pour Moscou). La nouvelle frénésie gagne aussi les grandes majors occidentales. Quand un pétrolier parle tout seul, il ne cause plus seulement pétrole, mais aussi nucléaire. C'est ce qui s'est passé la semaine précédente, quand Thierry Desmarest évoquait l'avenir de Total peu avant d'en lâcher les rênes.
L'intérêt des acteurs majeurs du pétrole confirme le retour en grâce du nucléaire, qui produit le sixième de l'électricité mondiale. Tout au long de la chaîne de l'atome, il y a des frémissements. A l'échelon politique d'abord. L'Afrique du Sud s'apprête à lancer la construction de sa seconde centrale. En Chine comme en Inde, les projets s'accumulent. Israël et la Biélorussie ont aussi l'intention de s'y mettre. Aux Etats-Unis, la volonté d'accroître l'indépendance énergétique du pays passera par la construction de nouvelles centrales dans le pays déjà le plus équipé au monde (103 réacteurs en fonctionnement). En Europe, les résistances sont plus fortes. L'Allemagne, l'Italie ou la Suède restent sur des schémas de sortie du nucléaire civil. Seule la Finlande a lancé la construction d'un réacteur nouvelle génération EPR. Les regards se portent vers le Royaume-Uni, où le gouvernement doit publier en mars un Livre blanc sur la politique énergétique. Le Premier ministre, Tony Blair, a déjà fait savoir qu'il est favorable au renouvellement des centrales existantes.
A l'échelon industriel, l'agitation est encore plus forte. En 2006, le nombre de réacteurs en projet a bondi de près de la moitié, pour dépasser les 220 ! Les producteurs de centrales nucléaires ont passé l'année dernière à tisser des liens entre eux. Le japonais Toshiba a ainsi racheté l'américain Westinghouse. Un autre groupe nippon, Hitachi, a annoncé des projets communs avec GE, l'autre américain du secteur. Et le français Areva a renforcé ses liens avec le troisième larron japonais du secteur, Mitsubishi. Après des années de patience, les grands groupes entendent ainsi être prêts à répondre à l'envolée des commandes de réacteurs qui devrait avoir lieu dans les prochaines années.
Les producteurs d'électricité sont aussi très entreprenants. En France, après plus d'une décennie vierge, EDF prévoit la construction d'un nouveau réacteur à Flamanville et le groupe privé Suez pourrait lancer prochainement un projet au Tricastin. Au Royaume-Uni, EDF pousse aussi ses pions pour le renouvellement des centrales. Les opérateurs des pays où le nucléaire est banni s'intéressent à l'atome dans d'autres pays, comme l'italien Enel. Même en Allemagne, où ce dossier est tellement sensible qu'il pourrait faire exploser la coalition gouvernementale, la donne pourrait changer. Certains industriels recommencent à reparler du nucléaire. Et la Deutsche Bank a brisé un tabou en publiant fin janvier une étude où ses experts affirment que « la sortie du nucléaire n'est pas une option viable ».
Pourquoi donc un tel retournement aujourd'hui ? En 1986, deux événements avaient tué l'élan nucléaire engendré par le premier choc pétrolier. D'abord, l'effondrement des cours de l'or noir. En six mois, le baril était passé de 30 à 10 dollars. Ensuite, l'accident meurtrier de la centrale soviétique de Tchernobyl, qui avait discrédité la technologie sept ans après l'incident du réacteur américain de Three Mile Island. Aujourd'hui, deux événements relancent l'énergie atomique. Le premier est bien sûr le triplement des prix du pétrole en trois ans. Le second est plus nouveau : c'est la crainte du réchauffement climatique. La flambée des prix du pétrole n'a pas seulement renchéri l'énergie des hydrocarbures. Elle a aussi provoqué une double prise de conscience. Le pétrole est condamné à venir de régions politiquement instables - et il n'est d'ailleurs pas impossible qu'il soit une cause de cette instabilité. L'intervention ratée des Etats-Unis en Irak a enterré le rêve d'un Moyen-Orient apaisé. Iran, Nigeria, Venezuela ou même Russie... les pays détenant individuellement plus de 3 % des réserves mondiales sont tous des poudrières potentielles ou à tout le moins des partenaires incertains. Deuxième prise de conscience : le pétrole n'est pas éternel. Même les patrons des grandes majors acceptent aujourd'hui de dater aux environs de 2020-2025 le « pic pétrolier », au-delà duquel la production diminuera et les prix deviendront incontrôlables.
La crainte du réchauffement climatique, elle, va pénaliser l'omniprésent pétrole, le gaz, qui fut la grande mode des années 1990, le charbon, aux ressources pourtant abondantes. L'application du protocole de Kyoto, venu de cette crainte, accroît déjà le coût du recours aux combustibles fossiles dans l'industrie européenne. Les objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre, comme la baisse de 20 % à l'horizon 2020 que la Commission proposera au Conseil européen des 8 et 9 mars prochain, accroissent la pression. La capture du gaz carbonique n'est pas encore au point. Du coup, un boulevard s'ouvre aux sources d'énergie qui n'émettent pas de gaz à effet de serre. Or le solaire et l'éolien sont aléatoires et encore chers. Les ressources hydroélectriques sont largement exploitées, au moins dans les pays développés. L'hydrogène ou la fission restent pour l'instant des espoirs.
Reste le bon vieux nucléaire, qui a déjà fait ses preuves. Bien sûr, il manque de souplesse dans son usage quotidien (on n'arrête pas une tranche nucléaire comme une turbine à gaz !). Tchernobyl n'a pas encore disparu des mémoires. La question des déchets n'a toujours pas de solution définitive. Le risque de prolifération est toujours d'actualité, comme le montre l'affaire de l'Iran. Les écologistes restent hostiles à l'atome. Si certains politiques à la fibre verte, comme l'ancien ministre de l'Ecologie Serge Lepeltier, sont déjà convaincus des atouts du nucléaire, les Verts « historiques » auront plus de mal. Beaucoup d'entre eux sont nés à l'écologie par le refus du nucléaire. Pour basculer, ils devront régler leur complexe d'OEdipe en tuant le père !
Malgré des problèmes techniques, en dépit d'une opposition politique encore vigoureuse, le nucléaire apparaît de plus en plus comme la moins nuisible des sources d'énergie. Voilà pourquoi il a de beaux jours devant lui. A condition d'éviter un nouveau Tchernobyl.